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article : Simenon et Maigret

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Curieuse chose tout de même que le succès des Maigret.

L'éditeur de Simenon avait d'ailleurs prédit un échec commercial: un héro banal, des intrigues banales, et pas vraiment de suspense... Pourtant le succès fût immédiat. On peut remarquer d'ailleurs que, au-delà de l'ensemble des Maigret, l'oeuvre de Simenon eût un immense succès populaire. Un succès, d'accord, car elle a une certaine valeure littéraire (je parle de l'après-Maigret). Mais un succès populaire !

Qu'est-ce qui a fait mouche chez Simenon ? Des personnages ternes, souvent tristes. Une sentimentalité à peine suggérée, à l'opposé des émotions exacerbées du roman populaire habituel. Les personnages sont comme prisonniers d'eux-mêmes. A l'intérieur d'eux, tout bouillonne peut-être, mais le personnage même reste en surface: il est les murs de la prison qui le retient prisonnier de lui-même – il a peur de ses profondeurs pour peu qu'il en soupçonne l'existence. Et seule cette surface est décrite: un vague malaise, une inquiétude incertaine, des désirs rationalisés. Parfois l'origine profonde en est suggérée (l'énergie vitale animale, divine, qui habite chacun de nous et que notre personne civilisée refoule), mais à peine.

Et pourtant il a réussi à nous parler de nous. A parler de cette culture à elle-même. Sans rien bousculer en apparence. En apparence, terne.

Il faut croire qu'il avait un amour pour ces profondeurs, pour cette humanité réprimée qui tient parfois de l'animalité, parfois de la sainteté; intérêt qu'il s'est rarement exposé à exprimer au grand jour (à peine l'évoque-t-il en interview). Dont on pourrait difficilement pointer du doit l'expression, mais qui est bien là.

Pour revenir à Maigret:

C'est un homme absolument rangé, à la vie banale et bien ordonnée, sans aucune passion qui dépasse le cadre de la bienséance. Même son métier, il s'y est trouvé "par hasard". Mais de par ce métier, il est constament confronté au lieu précis où nature et culture entrent irréparablement en collision. Un crime chez Simenon, c'est la nature humaine qui n'a pu s'accomoder des rares débouchés que la société lui permet.

Il arrive souvent que le crime dépasse le criminel lui-même, qu'il reste malgré tout de ce côté-ci de la barrière, contemplant depuis le troupeau l'évènement qui l'a dépassé. Sinon, il se pose radicalement en paria, entraîné par ses actes au-delà des limites de la morale. Il y a là la possibilité d'une affirmation seigneurale , comme celle d'un animal sauvage, le potentiel d'une moralité supérieure (nietschzéenne), et qui fascine visiblement l'auteur, mais qui jamais ne peut s'accomplir: seul, aliéné, à l'écart de la société, le sujet ne peut sombrer que dans la folie ou la dépression, et la société, ne pouvant s'en accomoder, doit le supprimer (1).

Le personnage Maigret est bien conscient de cela, et il peut lui arriver d'éprouver de la sympathie pour celui même qu'il envoie à l'échaffaud, sans que cela ne semble trop lui troubler la conscience. Il rempli son rôle, bourre sa pipe, rentre chez lui, mange le civet préparé par sa femme et s'endort en bon petit bourgeois. Il n'est pas insensible pour autant. De la colère à la pitié, du dégoût à l'admiration, il éprouve toutes la gamme des émotions envers ses "clients". Mais cela ne l'empêche pas de fonctionner. Ca l'empêche parfois de dormir. Mais, se dit-il, c'est la vie. Dans ses actes, il est un rouage parfait de la société. Dans son fort intérieur il est un homme, et contrairement à ses clients, un homme adapté, conscient de ses limites et pourtant seignoral.

Curieuse chose décidément que le succès de cette série, d'autant plus qu'il s'agit, si je ne m'abuse, d'un succès transcendant les classes. On trouve des amateurs de Maigret dans tous les milieux sociaux. Cela aussi, je pense, est remarquable.

(1) Simenon, interviewé pour la radio par Eric Laurent, en 1956, disait quelque chose comme ceci: je pense que les hommes des siècles à venir verront dans notre justice la même barbarie que nous voyons dans celle du Moyen-Age... (je le cite de mémoire - l'original doit pouvoir se retrouver auprès de l'INA. (Sinon, les gros pirates vicieux très très très méchants peuvent télécharger cette interview en mp3 via ce petit torrent - mais je me dois de leur rappeller que c'est pas bien, mais alors pas bien du tout de faire ça.))


24 MAI 2010

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[Thèmes : art - culture - litterature - belge - société ]

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